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Pierre-Etienne GAUTIER,
Psychanalyste Jungien Indépendant


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CE QUI EMPÊCHE DE GOÛTER LE QUOTIDIEN



CE QUI EMPÊCHE DE GOÛTER LE QUOTIDIEN, ENTRETIEN AVEC FRÉDÉRIC FANGET, PSYCHIATRE
Débordés, préoccupés ou meurtris, nous sommes parfois dans l’impossibilité de vivre vraiment au présent. A l’occasion de la sortie de son livre, Où vas-tu ?, Frédéric Fanget, psychiatre et psychothérapeute, évoque pour nous les obstacles à dépasser.

Laurence Lemoine



Psychologies : Qu’il s’agisse de surmenage ou de notre difficulté à construire notre vie professionnelle ou amoureuse, ce dont nous souffrons, au fond, n’est-ce pas toujours d’un divorce avec la réalité présente ?

Frédéric Fanget : C’est plus précisément ne plus avoir le sentiment de pouvoir infléchir le cours des choses. Je reçois bon nombre de patients qui me disent ainsi ne plus ressentir ni plaisir ni intérêt pour leur présent. Leur vie se fige, ou bien elle tourne en rond. Quoi qu’il en soit, elle s’est comme vidée de son sens. Or il me semble que ce qui nous permet de nous inscrire dans le présent, c’est le sens que nous donnons à notre existence. Car le présent n’est pas un temps figé mais une dynamique ; ou, si vous préférez, pas une photo mais une séquence de film, qui n’a de signification que reliée à un avant et un après. Nous ne savourons pleinement notre existence que si nous sommes en mesure de jeter un pont entre notre passé et notre avenir, de tirer le fil de ce qui nous a fait vibrer jusque-là et de le prolonger pour former des projets.

Trop souvent, ce fil nous échappe. Pourquoi ?

Paradoxalement, c’est parfois l’excès de projets qui nous fait perdre la maîtrise de notre réalité présente. Le stress donne à beaucoup le sentiment valorisant d’être performants, jusqu’à ce qu’ils perdent les pédales. Quand on a le nez dans le guidon, on n’a plus le temps de regarder la carte routière ! Et l’on finit par s’éloigner du but que l’on s’était fixé. J’ai suivi comme ça un jeune homme qui était venu me voir sur les recommandations de son gastro-entérologue. Chez les grands stressés, c’est un classique ! Ils n’ont jamais le temps d’aller chez le psy et attendent l’ulcère ou l’infarctus avant de demander de l’aide. Toujours est-il que ce jeune homme travaillait comme un fou pour mettre sa famille à l’abri du besoin. Il quittait son domicile vers 5 heures du matin et rentrait rarement avant 21 heures… Son métier était passionnant, mais il avait fini par le trouver totalement absurde.
Je lui ai proposé de travailler sur son planning hebdomadaire. Il devait lister toutes ses activités quotidiennes, puis déterminer celles qui étaient réellement importantes pour lui. Rapidement, il est apparu qu’il passait à côté de ce qui comptait le plus pour lui : ses enfants. Il s’est donc organisé autrement.

A l’inverse, c’est parfois aussi l’inaction qui nous empêche de savourer le quotidien.

Oui, sentir que nous sommes en prise avec le réel, que nous pouvons le transformer, être utile, produire quelque chose… Voilà ce qui alimente la confiance en soi. Mais il arrive que, sous l’effet d’un traumatisme, de brimades ou de déceptions accumulées, nous cessions de faire ces pas qui permettent de nouvelles rencontres, de nouveaux apprentissages, de nouvelles joies. Lorsque c’est le cas, j’essaie de montrer à mes patients que l’inaction, le désengagement nous entraînent dans une spirale d’insatisfaction. Nous y perdons l’estime de nous-même et l’espoir de voir les choses s’améliorer. L’important est alors d’entamer de petites actions, aux risques limités, et dans un entourage bienveillant. Par exemple, si à la suite d’un accident, on n’ose plus conduire, on peut progressivement essayer de redémarrer son véhicule, puis simplement le rentrer au garage. Ce qui compte, ce n’est pas que le résultat soit parfait tout de suite, mais de pouvoir se dire que l’on a essayé une action. Alors la confiance revient et, avec elle, le goût de se confronter à la réalité.

Viser la perfection, n’est-ce pas une autre manière de se couper du présent ?

En plaçant la barre trop haut, nous perdons une énergie considérable à vouloir sans cesse faire ou obtenir mieux. Notre présent, jamais satisfaisant, est sacrifié au nom d’un idéal inaccessible. Les perfectionnistes sont souvent des personnes sur lesquelles ont pesé des attentes parentales excessives. Ou bien encore des enfants qui ont grandi dans un environnement toxique où, pour échapper à la violence ou ne pas ajouter aux soucis des parents, il valait mieux être irréprochable pour ne poser aucun problème. Et sans doute l’inconfort éprouvé par les perfectionnistes provient-il en partie de ces efforts déployés dans une direction qui n’est pas tout à fait la leur. Or il n’y a pas de « sens unique ». L’épanouissement se trouve davantage dans l’élaboration d’un sens « sur mesure ». Je propose souvent cette réflexion qui me semble utile : si vous deviez mourir demain, qu’aimeriez-vous faire absolument avant de partir ? Plutôt que de viser l’excellence, c’est de cette envie-là, intense, vitale, dont il faut se rapprocher.

Il arrive également que nous ayons la sensation d’être séparé du présent par une sorte de paravent émotionnel…

Cette anesthésie affective est fréquente. On appelle cela le freezing [« congélation », ndlr]. Les femmes qui ont subi un viol, par exemple, se disent coupées de leurs émotions, mais aussi de leurs sensations physiques. Ce paravent, comme vous dites, est une manière de se défendre d’une réalité qui a trop fait souffrir. Il permet à ceux qui ont connu un deuil, un abandon, une trop grande douleur, de se tenir à l’écart de la vie. Meurtris, ils se gardent de s’attacher ou de se réjouir du présent, de peur de souffrir de nouveau. Les plaies du passé doivent alors être cicatrisées, pour que le présent ne fasse plus aussi peur.

S’attarder sur le passé, n’est-ce pas encore une façon de
se déconnecter de la réalité ?


Il y a un équilibre à trouver. On peut bien sûr décider de faire table rase pour repartir à zéro. Certains ne s’en débrouillent pas trop mal. Mais leurs blessures, mal soignées, continuent de les faire souffrir. Les scénarios répétitifs dans lesquels nous nous engouffrons parfois sont le signe de ce passé mal digéré. Une jeune femme me racontait qu’elle était saisie de panique à chaque fois que son petit ami s’absentait. Lorsqu’il tardait à rentrer, elle pensait : « Il va m’abandonner. » Et ils avaient à ce sujet de nombreuses disputes. En séance, elle s’est remémoré un souvenir infantile. Un soir, elle s’était réveillée pour découvrir que ses parents l’avaient laissée toute seule, le temps d’un digestif chez leurs voisins. Cette terreur qu’on la quitte sans prévenir continuait de parasiter sa réalité présente. Nombre de nos croyances actuelles ont ainsi un lien avec des expériences oubliées. Elles rétrécissent nos perspectives sans que nous les remettions jamais en question. Les revisiter en thérapie peut nous ouvrir de nouveaux horizons.

Il n’est donc pas déraisonnable d’imaginer des lendemains qui chantent ?

Non seulement ce n’est pas déraisonnable, mais c’est même tout à fait conseillé ! Rêver d’un avenir meilleur nous désenglue de notre histoire et nous pousse vers l’avant. Mais à l’inverse, tout miser sur le futur rend le présent infertile. A tout remettre à plus tard, nous ne construisons rien. C’est ce que l’on appelle la procrastination. Elle est le propre des grands angoissés qui redoutent les conséquences de leurs décisions. Ils ne se marient pas parce que ce n’est pas le partenaire idéal, ne font pas d’enfant parce qu’ils ne sont pas prêts, refusent du travail parce qu’ils n’ont pas trouvé leur voie… En ce sens, ils sont très proches des perfectionnistes, mais leur incertitude les paralyse. Or le bonheur n’advient pas tout seul, il faut le bâtir pas à pas, par améliorations successives. Réfléchir à la direction que l’on donne à sa vie est indispensable pour ne pas être dans l’errance. Mais parfois, il faut aussi savoir arrêter de se poser des questions pour vivre, tout simplement.

Instant après instant, pas à pas

« Même un voyage de mille kilomètres commence par
un petit pas », disait Lao-tseu. Fortes de cette philosophie, les entreprises japonaises, après la Seconde Guerre mondiale, avaient mis en œuvre une « stratégie des petits pas » pour reconstruire le pays, le kaisen.
Celle-ci s’applique désormais à toutes les dimensions de la vie. Que dit-elle ? Que vous vouliez perdre cinq kilos, changer de travail ou arrêter de fumer, tout commence ici et maintenant. Quelle que soit la situation à améliorer, « il faut de la curiosité et un esprit ouvert afin de percevoir les promesses que portent en eux les petits moments », affirme le psychologue Robert Maurer(1). Dans la poursuite d’un but, ce n’est donc pas l’objectif visé, mais l’attention au présent qui importe. Une raison de plus de s’y exercer.

1. In Un petit pas peut changer votre vie (LGF, “Le Livre de poche”, 2007).

Trouver son chemin

Donner un sens à sa vie… L’idée nous est familière,
mais quel sens ? Frédéric Fanget, psychiatre et psychothérapeute, également auteur d’Oser, thérapie
de la confiance en soi (Odile Jacob, “Poches”, 2006), aborde la réflexion de manière pragmatique. Le sens, explique-t-il, n’a pas à être grandiose. Éminemment personnel, il change au fil des âges et se nourrit de multiples « petits sens » : l’amour, les enfants, le travail… Utile, ce livre démonte quelques idées reçues, explore les freins qui nous empêchent d’avancer et propose
des exercices instructifs.

Où vas-tu ? (Les Arènes, à paraître le 6 septembre 2017, 150 p., 17 euros).


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