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Pierre-Etienne GAUTIER,
Psychanalyste Jungien Indépendant


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SUICIDE TÉMOIGNAGE



J’AI SURVÉCU AU SUICIDE DE MA FILLE

Il y a huit ans, Camille, la fille d’Elizabeth, 50 ans, s’est donné la mort par pendaison. Un suicide incompréhensible, inacceptable pour sa mère, qui a pourtant réussi à surmonter cette épreuve. Elle témoigne.

Mathieu Blard

Lorsque j’ai découvert ma fille de 15 ans, Camille, pendue dans son placard, ce fut l’anéantissement total. Ma première réaction a été de hurler, un cri que je serais incapable de pousser à nouveau. Immédiatement, mon cerveau s’est déconnecté. Ensuite, le SAMU est arrivé, les pompiers, la maison était envahie, mais très vite, mon mari Eric et moi nous sommes retrouvés seuls, tous les deux, à côté du lit où Camille avait été allongée. Eric a immédiatement pressenti qu’il serait très important que nous puissions la veiller, rester quelques jours avec elle. Cela nous a permis de nous séparer d’elle, non pas en douceur, mais d’atténuer un peu la douleur, d’apprivoiser son absence. Nous avons pris le temps de la regarder, de la toucher, et au fond, de lui dire au revoir.

« Après son suicide, je voulais me connecter à elle »

Dans les premiers temps, j’étais épuisée physiquement, j’avais l’impression de vieillir en accéléré, de ne plus savoir marcher, parler, faire cuire des pâtes. J’ai la chance d’avoir des amis formidables. Ils m’ont beaucoup aidée. Ils me mettaient des petits plats sur le pas de ma porte. Ils s’étaient organisés pour me rendre visite à tour de rôle, pour que je ne sois jamais seule. J’ai décliné immédiatement, j’avais l’impression d’avoir besoin de moments de solitude. Je devais aller au plus profond de moi-même toucher la détresse la plus totale, avant de donner le coup de pied, l’impulsion pour remonter. Personne ne pouvait me rejoindre dans ma souffrance.

Je me suis mise à mettre ses habits, écouter sa musique, je voulais me connecter à elle. Ce qui me manquait beaucoup, c’était la présence physique de Camille. Je retrouvais de la douceur en portant ses vêtements, un lien tactile. Je cherchais la fusion. Notre relation avait volé en éclat, je me réfugiais dans un cocon avec elle. J’allais également au cimetière tous les jours. Cela pouvait paraître malsain, mais j’en avais besoin. Je parlais beaucoup d’elle également, de notre relation, de ce qui s’était passé, de mes doutes, mes questionnements… Je répétais souvent les mêmes choses. Je me souvenais de ce qu’on avait vécu ensemble un an plus tôt, au jour le jour.

« Petit à petit, j’ai réalisé que je n’étais pas coupable »

Nous n’avions rien vu de son mal-être, à part un changement de comportement qu’il était possible de mettre sur le compte de l’adolescence. Dix jours avant le drame, elle semblait perdue, nous ne la reconnaissions plus. Eric avait tenté de discuter avec elle, lui réaffirmant notre amour. Durant les jours suivants, j’avais eu beaucoup d’échanges parfois très émouvants avec Camille, mais elle ne s’est jamais tout à fait livrée. Nous avions pensé qu’il s’agissait d’une passade difficile.

Des “pourquoi” tournaient en boucle dans mon cerveau. Pourquoi maintenant ? Qu’aurions-nous pu faire pour éviter cela ? Autant de questions sans réponses que l’on se pose pour tenter de comprendre l’indicible. Pour trouver des réponses, j’ai lu énormément, des ouvrages de psychiatres, des témoignages sur le suicide. Les questions durent plusieurs années, je pense qu’il faut aller au bout, jusqu’au jour où l’on prend conscience que ce deuil est chargé de mystère.
Ce sentiment de culpabilité, j’ai fini par l’interroger. Se sentir coupable permet aussi de garder le lien avec la personne. A force de me remettre en question, j’ai accepté le fait que je n’aurais jamais de réponse. J’aimais Camille à la folie, comme chacun de mes enfants. J’ai fini par me dire : « Pourquoi serais-je coupable de son suicide » ? C’était comme lui rendre son geste. Je lui ai fait cadeau de la vie. Ce cadeau, à un moment, elle n’en a plus voulu. Je ne suis pas une mère toute puissante, je n’ai pas droit de vie ou de mort sur mes enfants. Aujourd’hui, j’ai réalisé que je n’étais pas coupable, même s’il reste, au fond, un mince filet de culpabilité qu’il n’est pas possible d’effacer.

« Un temps, j’ai souhaité mourir »

Au début, j’avais des flashs de Camille pendue, des images, j’étais hantée par cette vision. J’ai souhaité mourir, ce désir était très présent. Nous avons trouvé un psychiatre, qui nous a suivis pendant un an. Un jour, je lui ai fait part de mon désir de la rejoindre. Il m’a alors fait vivre une séance d’EMDR, au cours de laquelle il m’a dit : « Allez-y, visualisez-vous en train de vous pendre ». J’ai eu la sensation que je le faisais. Les flashs et les images ont alors disparu. Désormais, je peux repenser à ce moment terrible, à la folie que j’ai ressentie, sans que cela ne me traumatise.

Éric et moi nous aimions très fort, mais nous étions chacun emmuré dans notre peine. Ce drame n’a pas remis notre couple en cause, mais nous n’arrivions pas à voir l’autre souffrir. Nous ne parvenions plus du tout à communiquer. Le psychiatre nous permettait de nous reconnecter, de discuter à nouveau, chaque semaine. La première année, Camille prenait toute la place. Très vite, j’ai eu conscience de ce risque. Ce psy nous a aidés à nous recentrer autour de nos trois autres enfants. Il nous a dit, à mon mari et moi, un jour : « Imaginez-les parler de vous dans dix ans ». Une autre fois : « Vos enfants n’attendent qu’une chose, c’est que vous soyez debout ». Ce furent deux déclics, j’ai pris conscience qu’ils avaient besoin de nous.
Nous avons recréé notre cellule familiale en nous adaptant à la manière que chacun avait de vivre son deuil. Il n’y pas eu de tabou, nous pouvions et pouvons parler de Camille. Nos enfants ont mûri plus vite que les autres, mais aujourd’hui, il me semble qu’ils se portent bien.

Petit à petit, j’ai repris goût à de nombreuses petites choses, de petits plaisirs. Je me suis autorisée à rire de nouveau, puis à partir en voyage… Au bout de trois ans, j’ai vraiment sorti la tête de l’eau. Avant, la souffrance était permanente, mais je piochais quelques moments légers à droite à gauche. J’avais parfois l’impression d’aller mieux, avant de replonger plus profondément encore. Lire sous la plume du psychiatre Christophe Fauré que ce phénomène est tout à fait normal m’a rassurée.
Un an après la mort de Camille, je me suis inscrite à un grand chœur. Personne ne connaissait mon histoire, retrouver l’anonymat m’a beaucoup aidée. Je n’étais plus vue comme la mère d’une personne suicidée. J’ai élargi mon cercle d’amis, je suis allée vers les autres, j’ai agi.

Avec Éric, nous nous permettions de rire, de partir en voyage, mais quelque chose restait tapi au fond de nous et pouvait revenir à la surface. Nous avons commencé à écrire notre premier livre. L’écriture a également été salvatrice. Nous nous sommes également engagés dans une association de parents endeuillés. Cela nous a permis de passer de ceux qui sont aidés à ceux qui aident.

Aujourd’hui, huit ans après, je pense à Camille très souvent, mais avec légèreté. Cet été, mon mari et moi sommes partis en Islande. Nous avons fait beaucoup de randonnées. J’avais vraiment l’impression qu’elle était avec nous, que je lui offrais ces paysages magiques. Quand je pense à elle, ce n’est plus une souffrance. C’est redevenu une relation juste. Désormais, je suis heureuse, la vie a repris son sens.

A lire aussi

La Vie quand même : survivre et renaître après la mort de son enfant, D’Elisabeth et Eric de Gentil-Baichis (Chronique Sociale).
Si ce n’était son absence, d’Elisabeth de Gentil-Baichis, (l’Harmattan).

A découvrir

La vie après le suicide d'un proche
Ils ont perdu un conjoint, une sœur, un enfant, qui s’est donné la mort. Un cataclysme. Passé la sidération, vient le temps d’un deuil qui semble impossible, insurmontable. Katia Chapoutier, réalisatrice du film, fait partie de ces personnes qui ont vécu l’indicible. En 2006, sa sœur a choisi de quitter cette vie. Elle a voulu comprendre comment les proches de suicidés retrouvent le goût de vivre. Pour cela, elle a décidé de leur donner la parole et les réunir dans ce documentaire. Avec pudeur mais sans atténuer leur douleur, face caméra, ces frères, sœurs, conjoints ou parents endeuillés ont accepté de se livrer.


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