De nouvelles fiches sont ajoutées régulièrement, n'hésitez pas à revenir souvent sur le site.






Pierre-Etienne GAUTIER,
Psychanalyste Jungien Indépendant


Fiches récentes



LE RETOUR DE SPINOZA



Le retour de Spinoza
Catherine Halpern
Mis à jour le 15/06/2011

extrait du Mensuel SCIENCE HUMAINES N° 189 - Janvier 2008
Géographie des idées

Pourquoi la philosophie politique, la psychologie, les neurosciences, etc. convoquent-elles aujourd’hui la pensée de ce philosophe hollandais du XVIIe siècle??
Il faut bien le dire?: certaines pensées vieillissent mieux que d’autres. La philosophie de Baruch Spinoza, malgré ses trois siècles et demi, a en ce sens bon pied, bon œil. Car elle est non seulement toujours étudiée et commentée avec assiduité par les philosophes (les études spinozistes se portent bien), mais, signe de sa singulière vigueur, elle nourrit et inspire aujourd’hui plus largement les sciences humaines. Quelques économistes, psychologues, sociologues ou politistes… font ainsi directement référence à ce philosophe hollandais longtemps jugé sulfureux et la cible des bien-pensants.
Le 27 juillet 1656, à Amsterdam, Spinoza n’a pas encore 24 ans qu’il est frappé de herem, c’est-à-dire excommunié, avec véhémence, par la communauté juive portugaise. Pourquoi un tel courroux?? Les thèses qu’il commence à élaborer et qu’il formulera à partir de 1660 dans L’Éthique, son maître ouvrage, apparaissent de moins en moins compatibles avec le judaïsme en particulier et avec la religion en général. Spinoza ne sépare pas l’âme du corps, refuse l’idée d’un Dieu transcendant, voit dans le libre arbitre une illusion… Autant d’idées qui font scandale. Le jeune philosophe n’a pourtant rien d’un provocateur. Au demeurant, c’est un homme vivant modestement, dans l’étude, assez solitaire mais aimant échanger avec quelques amis choisis, et qui après ses déboires polit des verres pour gagner sa vie. «?Caute?!?» est sa devise, que l’on peut traduire du latin par «?Prends garde?!?» ou «?Prudence?!?» Et s’il faut peser ses mots, c’est pour éviter de dire des sottises certes, mais aussi parce qu’il convient de se protéger du fanatisme et de l’ignorance. Du reste, il ne publiera de son vivant que le Traité théologico-politique (1670). Sa prudence ne l’empêchera pas, dit-on, d’essuyer une tentative d’assassinat.
L’influence d’une pensée radicale
Cycliquement, la pensée de Spinoza revient dans les débats. De son temps, elle alimente une polémique sur l’athéisme?; à la fin du xviiie siècle, elle est sollicitée dans ce que l’on appelle «?la querelle du panthéisme?»?; elle réapparaît plus tard dans la réflexion marxiste, notamment à partir des années 1960 sous l’impulsion de Louis Althusser (1)... Mais l’importance du spinozisme dans l’histoire de la pensée occidentale ne se limite pas à ces quelques épisodes et a sans doute été minorée. C’est la thèse stimulante de l’historien Jonathan Israel dans un ouvrage important récemment paru et richement documenté, Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750) (2). Selon lui, les Lumières ne peuvent être conçues, comme on le fait souvent en France, comme résultant essentiellement d’une discussion des thèses de Montesquieu, Denis Diderot, Voltaire ou Jean-Jacques Rousseau ou, comme le soutiennent d’autres historiens des idées de l’autre côté de la Manche, comme la conséquence des idées de John Locke et Isaac Newton. En réalité, elles constituent un phénomène transeuropéen et unifié qui comprend en son sein un courant plus engagé, les «?Lumières radicales?», longtemps marginalisé. Or, pour J. Israel, c’est Spinoza et le spinozisme qui constituent «?l’armature intellectuelle des Lumières radicales partout en Europe?», en Hollande, en Scandinavie, en France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Espagne. C’est d’eux que procèdent la contestation des inégalités entre les hommes mais aussi entre les sexes, la remise en cause de la monarchie et de l’autorité de l’Église. Du même coup, c’est également la chronologie des Lumières qu’il convient de modifier puisqu’elles prendraient naissance en réalité au milieu du xviie siècle et non au xviiie. Quoique opprimé et clandestin, le spinozisme apparaît dès lors comme un courant de pensée radical et vigoureux dont le rôle fut déterminant dans la constitution de notre modernité.
Mais l’actualité de Spinoza ne procède pas seulement d’un nouveau regard sur l’histoire des idées. Ses thèses sont encore aujourd’hui sollicitées par les recherches en sciences humaines. «?À travers lui, nous pouvons retrouver une autre façon de penser la liberté, qui soit plus en accord avec les avancées actuelles de la biologie et des sciences humaines?», estime ainsi Henri Atlan (3), conquis par une pensée qui n’oppose pas déterminisme et liberté. Trois champs principaux se nourrissent aujourd’hui de l’apport de Spinoza?: la psychologie, les sciences sociales et la philosophie politique.
Des affects à la multitude
En psychologie, c’est surtout la manière dont Spinoza pense l’unité du corps et de l’esprit qui est sollicitée, en particulier par les neuropsychologues (encadré p. 60). Spinoza avait raison est le titre militant du dernier livre d’Antonio Damasio, qui part sur les traces du philosophe hollandais pour dépasser le dualisme corps-esprit et appréhender autrement les émotions. Sa relecture de Spinoza à l’aide de l’imagerie cérébrale et de la théorie évolutionniste n’est sans doute pas orthodoxe et ne convaincra pas tous les spinozistes, mais montre un indéniable enthousiasme. Les sciences sociales ne sont pas en reste. Avec à leur tête l’économiste Frédéric Lordon (entretien p. 62), convaincu de la grande pertinence de la pensée spinoziste aujourd’hui. Elle permet ainsi selon lui d’expliquer des phénomènes aussi contemporains que les OPA dans le nouveau capitalisme financier (4). Surtout, explique-t-il dans L’Intérêt souverain sous-titré «?Essai d’anthropologie économique spinoziste?» (La Découverte, 2006), Spinoza peut offrir un nouveau paradigme pour repenser les sciences sociales en rejetant dos à dos théories utilitaristes et antiutilitaristes. La philosophie politique elle aussi puise dans les thèses spinozistes (encadré p. 60). Dans Haine(s). Philosophie et politique (Puf, 2002), Olivier Le Cour Grandmaison entend à partir de Spinoza réhabiliter la place des passions dans l’étude des phénomènes sociaux et politiques. Mais il n’hésite pas à s’en écarter, par exemple quand il défend l’idée de colères saines et salvatrices face à l’oppression politique. La réflexion altermondialiste d’Antonio Negri (qui dès les années 1980 voit dans la pensée de Spinoza une manière de dépasser la crise du marxisme (5)) et Michael Hardt témoigne également de la fécondité des concepts spinozistes, et en particulier celui de «?multitude?» qu’ils empruntent pour appréhender un nouveau sujet de l’émancipation, structuré en réseau, qui respecte les différences tout en construisant un commun (6). Là encore, on s’éloigne souvent de l’orthodoxie. N’est-ce pas le signe d’une pensée toujours vivante??

NOTES

(1) Voir Mogens Laerke, «?La réception du spinozisme aux xviie et xviiie siècles?» et Pierre-François Moreau, «?La réception du spinozisme aux xixe et xxe siècles?», in Pierre-François Moreau et Charles Ramond (dir.), Lectures de Spinoza, Ellipses, 2006.
(2) Jonathan Israel, Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750), éd. Amsterdam, 2005.
(3) Henri Atlan, La science est-elle inhumaine?? Essai sur la libre nécessité, Bayard, 2002
(4) Frédéric Lordon, La Politique du capital, Odile Jacob, 2002.
(5) Antonio Negri, L’Anomalie sauvage. Puissance et pouvoir chez Spinoza, 1982, rééd. Amsterdam, 2007.
(6) Michael Hardt et Antonio Negri, Multitude. Guerre et démocratie à l’âge de l’empire, La Découverte, 2004.

©http://www.scienceshumaines.com/le-retour-de-spinoza_fr_21760.html



Revenir à l'accueil

Psychaanalyse - 2011 Tous droits réservés - © Psychaanalyse.com -
AvertissementDéontologiePolitique éditorialementions légales